Page du Gaboteur du 14 septembre 2015

Témoignage du Président du CSFP

Être une minorité linguistique, culturelle et identitaire, c’est comme être une petite maison au bord de l’eau. Élément a priori inoffensif et incontournable, à la fois source de vie et de loisirs, l’eau peut, si on n’y prend garde, être destructrice. Et cette petite maison, que l’on a construite pour nous abriter, finit par s’écrouler, violemment sous l’assaut d’un tsunami, ou progressivement par la pénétration insidieuse d’une humidité imperceptible. Cela ne veut pas dire qu’il ne faut pas avoir une maison chaleureuse ouverte à tous, mais il faut la consolider, et surtout la surélever.

En tant qu’Acadien de la Péninsule de Port-au-Port, je fais partie d’une communauté francophone qui a connu un tsunami anglophone. Nous avons quasiment tout perdu sur la côte ouest. Heureusement, grâce à la volonté et au courage de certains membres de cette communauté quasi anéantie, notre francophonie a pu renaître de ses cendres. Pour autant, elle demeure fragile.

Étant impliqué dans la défense de la francophonie de Terre-Neuve-et-Labrador depuis 1985, en tant que jeune acadien militant qui a fondé Franco-Jeunes, directeur générale de Franco-Jeunes et de la FFTNL entre 1988 et 2006, je pense bien comprendre les atouts et défis, les tenants et aboutissants de celle-ci. Sans doute ai-je sous estimé, dans ma volonté de préserver et faire avancer les choses, la nécessité de prendre le temps d’expliquer ma démarche. De rappeler notre point de départ et le chemin parcouru, avec un certain nombre d’embuches, afin que chacun comprenne l’objectif et le choix d’itinéraire, comportant tantôt des détours, tantôt des pentes ardues. Ce rappel est d’autant plus important dans la région de St. John’s car, contrairement à la Péninsule dont je suis originaire, la francophonie de la capitale provinciale est plus éparpillée et diverse. Ce qui en fait également sa richesse. Mais les personnes venant de milieux francophones stables et pérennes peuvent ne pas concevoir d’entrée de jeu la fragilité de celle de Terre-Neuve-et-Labrador. Cela est parfaitement légitime. Même un Québécois qui a dû se battre, pour que sa langue, sa culture et son identité perdurent, peut ne pas avoir la même vision que la plupart des francophones vivant en situation minoritaire dans les communautés francophones et acadienne de notre vaste et complexe pays.

Mon vœu le plus cher est celui d’avoir une francophonie forte et ouverte ; accueillante, mais vigilante. Je veux que nos écoles, nos garderies, nos camps d’été, accueillent les enfants de tous les coins du monde et de tous les niveaux. Mais ils doivent être totalement plongés dans notre formidable univers francophone. Toutes les activités doivent se faire dans la langue de Molière en promouvant tous les aspects de notre francophonie partagée.

Personne n’est à l’abri, même mes enfants et moi, malgré mon combat pour cette francophonie depuis 30 ans. Mon épouse ne parlant pas français, nous sommes une famille exogame. La transmission de ma francophonie repose entièrement sur mes épaules, avec le soutien indispensable des structures, intervenants et temps forts tels que les Jeux de l’Acadie, les Jeux de la francophonie canadienne, les Parlements jeunesses pour que mes enfants embrassent pleinement leur héritage et leur identité francophone. J’ai failli à cette responsabilité cet été, car je n’ai pas pu envoyer mes enfants au camp d’été francophone. En voyant combien ils ont perdu en 2 mois, je le regrette. D’autant plus que je sais l’importance et l’utilité de ce genre de structure passerelle qui permet de maintenir ce contact permanent avec notre langue et identité communes, malgré nos vécus et styles différents.

Car, comme un tableau impressionniste qui peut paraître totalement flou si on regarde de trop près, tous ces points de couleurs et de grandeurs différentes sont là pour représenter une seule et belle image francophone, pour le plaisir durable de tous.

Arguments en faveur d’une deuxième école



La situation actuelle ne peut que justifier la demande et l’obtention d’une deuxième école dans l’Ouest de St. John’s. En effet, il y a déjà actuellement 79 élèves à l’École Grand-Vents vivant dans l’Ouest (Kilbride-Ricket’s Road, Cowan Heights, Topsail-Paradise, CBS et Southland-Mount Pearl). Les chiffres officiels de Statistiques Canada (comptabilisés lors du dernier recensement de 2011) sont largement en faveur de la construction d’une deuxième école.
Tableau enfants francophones
Il est important de souligner plusieurs choses ici :
- les chiffres ont évolué favorablement depuis 2011 ;
- **le premier groupe sous-estime le nombre d’enfants de parents « ayant droits » car Statistiques Canada ne compte qu’une des 3 catégories
« d’ayants droits » ;
- le deuxième groupe est tout aussi important que le premier car il s’agit notamment de familles francophones dont les parents peuvent
avoir la résidence permanente mais pas la citoyenneté canadienne, ou parlent couramment le français qu’ils ont appris après une autre langue ;
- le troisième groupe est constitué notamment d’enfants d’immersion française et peut constituer un public intéressé par une deuxième école française.

Par ailleurs, il est utile de rappeler quelques faits sur la situation actuelle de l’École des Grands Vents
- La capacité réelle est d’environ 130 enfants ; elle en compte actuellement 200 ;
- Le gymnase est de fait trop petit par rapport à son degré de sollicitation, et pour la programmation secondaire ; certaines salles communes ainsi que la cafétéria sont également insuffisantes ;
- plusieurs portables sont utilisés pour compenser le manque d’espace ; cela ne peut être qu’une solution temporaire ;
- Il y a un manque de locaux spécialisés, notamment pour le secondaire ;
- le temps total de trajet est beaucoup trop long, allant jusqu’à 1h30 dans chaque sens, malgré l’utilisation de plusieurs de bus scolaires de petite taille.

Nous pouvons donc conclure que le bassin d’enfants de parent(s) francophone(s) résidant dans l’Ouest de St. John’s est d’au moins 355. Même un taux de pénétration faible de 25 % représenterait 89 élèves. Avec des trajets plus courts et de meilleures conditions de scolarisation, ce taux monte jusqu'à 90 % dans certaines provinces.

Le CSFP a donc d’excellentes bases historiques, juridiques et factuelles pour justifier ce combat pour une deuxième école de langue française à l’Ouest de St. John’s.

Charte canadienne des droits et libertés


Article 23


Droits à l'instruction dans la langue de la minorité


1) Les citoyens canadiens:
a) dont la première langue apprise et encore comprise est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province où ils résident,
b) qui ont reçu leur instruction, au niveau primaire, en français ou en anglais au Canada et qui résident dans une province où la langue dans laquelle ils ont reçu cette instruction est celle de la minorité francophone ou anglophone de la province, ont, dans l'un ou l'autre cas, le droit d'y faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans cette langue.

2) Les citoyens canadiens dont un enfant a reçu ou reçoit son instruction, au niveau primaire ou secondaire, en français ou en anglais au Canada ont le droit de faire instruire tous leurs enfants, aux niveau primaire et secondaire, dans la langue de cette instruction.

3) Le droit reconnu aux citoyens canadiens par les paragraphes 1) et 2) de faire instruire leurs enfants, aux niveaux primaire et secondaire, dans la langue de la minorité francophone ou anglophone d'une province:
a) s'exerce partout dans la province où le nombre des enfants des citoyens qui ont ce droit est suffisant pour justifier à leur endroit la prestation, sur les fonds publics, de l'instruction dans la langue de la minorité;
b) comprend, lorsque le nombre de ces enfants le justifie, le droit de les faire instruire dans des établissements d'enseignement de la minorité linguistique financés sur les fonds publics.


Notons que les tribunaux ont jugé par le passé en faveur de la construction d’écoles de langue française pour 100 enfants ou moins, chose réalisée par les ministère de l’Éducation de plusieurs provinces et territoires hors Québec.